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Projet de loi Droit d’Auteur et Droits Voisins dans la Société de l’Information (DADVSI)
2nde phase de l’examen de DADVSI : continuité dans l’amateurisme et l’improvisation
Analyse des séances des 7, 8 et 9 mars

Considérations générales

L’examen du projet de loi « Droit d’Auteur et Droits Voisins dans la Société de l’Information » (DADVSI) a repris les 7, 8 et 9 mars dernier.

La reprise, à la fois attendue et précipitée, en l’absence d’une vraie concertation avec l’ensemble des acteurs, de l’examen de ce texte a été chaotique. Le gouvernement a en effet multiplié les acrobaties de procédure, retirant, selon une méthode douteuse, l’article 1er du projet de loi, avant de le réintroduire sans qu’aucune disposition ne l’autorise à revenir ainsi sur un retrait...

Les parlementaires ont donc eu à examiner un amendement ajoutant un nouvel article 1er après l’article 1er... Avant de reprendre l’examen de ce dernier suite à son retour. En toute logique, les députés de l’opposition et de l’UDF ont refusé cette masquarade et ont, ce qui est très rare lors de l’examen d’un projet de loi, préféré quitté l’hémicycle. Cela explique le nombre important d’amendements à l’article 1er non défendus dans le tableau résumant le déroulement des débats disponible ci-dessous.

Pauvre droit d’auteur, malmené tant sur le fond que sur la forme par des apprentis-sorciers qui préfèrent l’innovation procédurale à la recherche de solutions innovantes permettant de dégager une solution gagnant-gagnant pour les internautes et les créateurs...

Accroche Amendement Sous-amende Quand Sujet Qui État
Après l’article 1332272Mardi soirCopie privéePSNon adopté
Après l’article 1308272Mardi soirCopie privéePSNon adopté
Après l’article 1335272Mardi soirCopie privéePCNon adopté
Après l’article 1366272Mardi soirCopie privéeVertsNon adopté
Après l’article 1309272Mardi soirException éducation-recherchePSNon adopté
Après l’article 1307272Mardi soirCopie privéeM. SuguenotNon adopté
Après l’article 1301272Mardi soirCopie privéeMme BoutinNon adopté
Après l’article 1310272Mercredi soirException handicapésPSNon adopté
Après l’article 1311272Mercredi soirException bibliothèquesPSAdopté
Après l’article 1313272Mercredi soirException éducation-rechercheVertsNon adopté
Après l’article 1312272Jeudi après-midiTest en trois étapesPSNon adopté
Après l’article 1306 rect272Jeudi après-midiMise en ligne gratuite des œuvresM. SuguenotPas défendu
Après l’article 1302272Jeudi après-midiMise en ligne gratuite des œuvresMme Marland-Militello, MM. Carayon, Cazenave, Chatel et LucaAdopté
Après l’article 1381272Jeudi après-midiPlate-forme publique de téléchargementPCAdopté
Après l’article 1383272Jeudi après-midiSécurité sociale des photo-reportersUDFAdopté
Après l’article 1234Jeudi après-midiMesures techniquesMM. Le Fur et LecouPas défendu
Article 1105 rectJeudi après-midiDroit de citation d’œuvre d’art graphique, plastique ou architecturalUDFNon adopté
Article 181Jeudi après-midiException bibliothèquesPSPas défendu
Article 1108 rectJeudi après-midiException bibliothèquesUDFNon adopté
Article 1123Jeudi après-midiException bibliothèquesVertsPas défendu
Article 1162Jeudi après-midiException bibliothèquesPCPas défendu
Article 14Jeudi après-midiException éducation-rechercheUDFPas défendu
Article 13Jeudi après-midiRetiré (plus en ligne)UDFPas défendu
Article 1122Jeudi après-midiException éducation-rechercheVertsPas défendu
Article 1124Jeudi après-midiException bibliothèquesVertsPas défendu
Article 1161Jeudi après-midiException bibliothèquesPCPas défendu
Article 1164Jeudi après-midiException handicapésPSPas défendu
Article 1165Jeudi après-midiException handicapésPSPas défendu
Article 182Jeudi après-midiTest en trois étapesPSPas défendu
Article 1Jeudi après-midiDroit d’auteurGouvernementNon adopté
Après l’article 1272Jeudi après-midiDroit d’auteurGouvernementAdopté
Avant l’article 2168Jeudi soirExpérimentationPSNon adopté
Article 2219Jeudi soirPrécisionM. SuguenotNon adopté
Article 2221Jeudi soirPrécisionPSNon adopté
Article 2220Jeudi soirLicence légaleM. SuguenotNon adopté
Article 2103Jeudi soirDroit de citation d’œuvre d’art graphique, plastique ou architecturalUDFNon adopté
Article 220Jeudi soirCoordinationRapporteurRetiré
Article 2131Jeudi soirLicence légalePSNon adopté
Article 2Jeudi soirDroits voisinsGouvernementAdopté
Après l’article 525Jeudi soirDe conséquenceRapporteurAdopté
Après l’article 5175Jeudi soirRedevance sur copie privéeUDFRetiré
Après l’article 523 rectJeudi soirRedevance sur copie privéeRapporteurAdopté
Après l’article 5185 rectJeudi soirLicence légaleM. SuguenotVote renvoyé au 14
Après l’article 5323185Jeudi soirCopie privéePSVote renvoyé au 14
Après l’article 5183Jeudi soirLicence légaleM. SuguenotVote renvoyé au 14
Après l’article 5187Jeudi soirLicence légalePSVote renvoyé au 14
Après l’article 594 rectJeudi soirLicence légalePSVote renvoyé au 14

Copie privée

La copie privée est, clairement, la grande perdante de ces 3 jours de débat. Exit donc la licence globale dont le premier des amendements avait été voté par une alliance de circonstance entre la gauche et 22 députés UMP en décembre dernier. Le gouvernement aura fait donné le banc et l’arrière-banc des godillots, près de 200 députés du groupe UMP étant mobilisés pour rejetter la licence globale.

Les intentions du gouvernement et du rapporteur sont claires : restreindre la copie privée à la seule copie de transfert et réprimer tout ce qui sort de ce cadre. Nous nous dirigeons tout droit vers cette fiction intitulée « Le droit de lire » que Richard Stallman écrivait il y a quelques années.

L’intervention la plus marquante sur ce sujet est probablement celle de Christian Paul (extrait du compte-rendu analytique) :

« 

M. Christian Paul - Venons-en à la reconnaissance du téléchargement en tant que copie privée.

Monsieur le ministre, dans une tribune publiée dans Le Figaro, vous avez déclaré : « Je veux un internet libre pour les consommateurs... » - or, il est furieusement verrouillé et l’est chaque jour davantage - « ...et un internet équitable pour les artistes ». Ce que vous appelez ainsi s’apparente, je vais vous le montrer, à un « internet prédateur ». Pour les besoins de la démonstration, j’ai fait réaliser un schéma que je tiens à la disposition de l’Assemblée.

(JPEG)

M. Jean-Charles Taugourdeau - J’espère que nous en avons un exemplaire dans chacun de nos casiers !

M. le Président - Vive les nouvelles technologies !

M. Christian Paul - Télécharger un morceau de musique coûte 99 centimes d’euros. Sur cette somme, 6 à 7 centimes sont versés aux auteurs, 3 à 4 vont à l’interprète principal mais rien aux accompagnateurs, 66 centimes au producteur et 16 centimes reviennent à l’État sous forme de la TVA. En effet, vous n’avez pas été capable d’abaisser la TVA à 5,5 % comme cela était demandé par toute la filière musicale...

M. Pierre-Christophe Baguet - Et l’UDF !

M. Christian Paul - 80 % de ce marché sont tenus par les plateformes commerciales, au premier rang desquelles iTunes d’Apple. Et, pour rentabiliser cette activité, Apple a créé l’iPod, le baladeur numérique. Double prédation sur la musique et le marché des baladeurs, qui s’exerce au détriment des artistes et des consommateurs. Vous plaidez avec une parfaite mauvaise foi depuis des mois pour la diversité...

M. le Ministre - Qui a gagné à l’UNESCO ?

M. Christian Paul - En France, ces plateformes musicales ont représenté 20 millions d’euros en 2005. Nous vous proposerons, par un amendement à l’article 2, un mécanisme de financement de la filière musicale par l’internet qui représente dix fois ce chiffre. Voilà le véritable enjeu ! De plus en plus d’artistes se rallient à cette suggestion. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les sociétés de gestion de droit ont intenté des procès ces dernières années aux plateformes.

 »

Plus choquant, le gouvernement exclut, en appelant à rejeter certaines amendements, tout financement de la culture par l’Internet. Avec le rejet de la licence globale, un financement par une redevance sur les abonnements est exclu. Avec le rejet d’un prélèvement sur les fournisseurs d’accès internet, un financement par les industriels est exclu. D’où proviendra l’argent nécessaire au soutien de la création ? La redevance sur copie privée apporte environ 200 millions d’euros par an, dont 25% alimentent des fonds de soutiens, qui seront remis en question par la généralisation des DRM appelant nécessairement à la remise en cause d’une redevance sur une copie privée devenu illégale sinon impossible...

Exception éducation-recherche

L’exception éducation-recherche est l’autre grande perdante de la soirée. Au motif de la conclusion d’accords annoncés comme signés par le gouvernement, démenti par certaines catégories d’ayants droit, tous les amendements allant dans le sens d’une telle exception ont été écartés.

Il y aurait pourtant eu urgence à instaurer une telle exception au regard du contenu des dits accords.

L’argumentation développée sur ce sujet par Martine Billard était particulièrement convaincante (extrait du compe-rendu analytique) :

« 

Mme Martine Billard - Le sous-amendement 313 concerne l’exception dans le cadre de l’enseignement ou de la recherche scientifique à des fins exclusives d’illustration ou d’extraits, et à condition d’indiquer la source des documents. Toutes les transpositions effectuées dans les autres pays de l’Union européenne ont intégré cette exception de manière plus ou moins restreinte. Vous arguerez qu’un accord a été signé avec les différentes sociétés d’auteurs dans cinq domaines : presse, édition, musique, cinéma, arts plastiques. Dans le domaine cinématographique, il est possible d’utiliser des extraits à des fins d’illustration mais seulement à partir de l’audiovisuel hertzien non payant. Cela est absolument interdit à partir d’un support édité commercial ou d’une œuvre diffusée au sein d’un service de communication audiovisuelle payant, ou encore d’un service de vidéo à la demande. Restent donc TF1, France 2, France 3, Arte et la TNT : n’est-ce pas un peu limité ?

M. Dominique Richard - La TNT, ce sont 18 chaînes !

Mme Martine Billard - Les colloques, les conférences ou les séminaires doivent être, quant à eux, strictement destinés aux étudiants ou aux chercheurs. Faudra-t-il filtrer les entrées ? Un accord existe également concernant l’utilisation numérique dans le cadre d’un système intranet ; sur un système extranet, l’utilisation est à nouveau permise à destination des seuls chercheurs, élèves ou étudiants suivant un enseignement à distance. Les étudiants ou chercheurs d’un établissement public inclus dans l’accord mais qui souhaiteraient utiliser internet depuis chez eux ne pourront donc pas le faire. Quant à l’utilisation des œuvres d’art visuel, l’article 10 de l’accord prévoit que « les agents assermentés de chaque société de perception et de répartition des droits auront la faculté d’accéder au réseau informatique des établissements afin de procéder à toutes vérifications nécessaires ».

M. François Bayrou - C’est inacceptable.

Mme Martine Billard - Une société privée pourra exiger l’accès au réseau informatique des établissements afin de vérifier l’effectivité du respect de l’accord. Est-ce acceptable ? Enfin, les accords supposent une contrepartie financière, ce qui, dans le cadre du cinéma, est un peu étonnant car un professeur ne peut faire un cours en utilisant un DVD qu’il a acheté lui-même, non plus qu’à partir d’un téléchargement qu’il aurait payé auprès d’un service de VOD ou, en matière musicale, auprès d’une plateforme payante. Il sera donc impossible de se livrer à une étude critique sur une œuvre si elle n’est disponible que sur un service payant. La situation sera kafkaïenne.

M. Didier Migaud - Cette argumentation est très convaincante.

 »

Exception handicapés

L’exception « handicapés » est la grande gagnante des acrobaties procédurale du gouvernement. Le gouvernement reprend, sinon la lettre, l’esprit des amendements de l’opposition en instaurant le dépôt des œuvres en un standard ouvert (au sens de l’article 4 de la loi sur la confiance dans l’économie numérique) : « On entend par standard ouvert tout protocole de communication, d’interconnexion ou d’échange et tout format de données interopérable et dont les spécifications techniques sont publiques et sans restriction d’accès ni de mise en œuvre. ». Il reprend également la possibilité pour les associations spécialisées de reproduire et de retranscrire les œuvres à des fins non lucratives. Espérons que l’absence explicite de « commercialisation », telle qu’indiquée dans l’amendement original de Christian Paul

On peut cependant regretter que ce « dépôt » ne soit pas plus explicitement organisé - on peut s’interroger sur la volonté des éditeurs de le mettre en place, surtout au regard des obstacles qu’ont eu à contourner les associations spécialisées depuis des années. L’examen des amendements 214 et 215 après l’article 22 pourrait cependant être l’occasion d’apporter cette précision pour le moins nécessaire.

Extrait des débats :

« 

M. Patrick Bloche - Nous avons déjà eu l’occasion de dire que les exceptions au droit d’auteur proposées par le Gouvernement faisaient l’unanimité sur nos bancs. Les députés socialistes sont tout particulièrement attachés à une nouvelle exception permettant un accès élargi aux œuvres, pour les personnes affectées d’un handicap - qu’il soit physique, auditif, visuel ou moteur. Il s’agit de mettre à leur disposition des formats adaptés. Le sous-amendement 310, qui s’inspire de l’amendement déposé en son temps par le rapporteur, vise donc à autoriser les personnes morales agréées à opérer les adaptations d’une œuvre - par exemple la transcription en braille - nécessaires à sa jouissance par les malvoyants.

M. Christian Vanneste, rapporteur de la commission des lois - Je remercie M. Bloche d’avoir repris l’un de mes amendements et de soutenir ainsi l’un des grands chantiers du Président de la République, à savoir une meilleure prise en compte du handicap. Mais ce sous-amendement est satisfait, le ministre m’ayant confirmé que la reproduction incluait bien la transcription en question.

M. le Ministre - Garantir l’égalité des droits de tous les citoyens, y compris de nos concitoyens handicapés, est une juste cause qui nous réunit tous. C’est d’ailleurs pourquoi nous avons amélioré le texte sur ce point. Mais ce sous-amendement est satisfait : le droit de reproduction couvre en effet la transcription dans un format accessible aux personnes handicapées. Si vous mainteniez ce sous-amendement, j’y donnerais un avis défavorable. Pour ce qui est du symbole, mieux vaudrait le retirer.

M. Jean Dionis du Séjour - Je comprends le souci de nos collègues socialistes mais le 7° de l’amendement 272 constitue une réelle avancée, que je salue. Je les invite à se rallier à sa rédaction.

M. Christian Paul - Je reconnais que le texte a progressé sur ce point depuis décembre dernier. Mais le ministre peut-il nous indiquer précisément quel est le degré de l’obligation faite aux éditeurs de mettre à disposition les fichiers numériques, de façon que les œuvres puissent être transcrites en braille ou lues à l’intention des malentendants ? Cette obligation n’est pas très claire, dans la mesure où n’a pas été retenue l’option du dépôt légal.

M. le Ministre - Comme vous lisez la presse et les dépêches de l’AFP, vous n’ignorez pas que des éditeurs et des auteurs s’inquiètent de savoir si nous avons trouvé un bon point d’équilibre. Je pense que oui. Il ne s’agit pas d’un dépôt légal géré par la BNF mais d’un dépôt directement assuré par les éditeurs. Les professionnels se sont engagés à se mobiliser pour cette cause et c’est là une avancée très positive.

Mme Christine Boutin - Je comprends les préoccupations de M. Paul. Je souhaiterais moi aussi être certaine que les personnes en situation de handicap auront bien accès à ces éditions. Il est dommage que le texte n’y fasse pas expressément référence, à moins que de le faire ne soit trop limitatif et exclue d’autres bénéficiaires potentiels de cette exception. Il faudrait en tout cas lever toute ambiguïté afin que les tribunaux ne puissent pas condamner ce type de reproduction.

M. le Ministre - Vous n’avez aucun doute à avoir. Il s’agit bien d’une obligation.

 »

Exception bibliothèques

L’exception bibliothèques a probablement été la seule bonne surprise de ces trois jours de débat. Avec l’amendement 272, le gouvernement en proposait une version pour le moins restreinte, limitée aux œuvres épuisées...

« 8° Les copies effectuées par une bibliothèque ou un service d’archives accessible au public, d’œuvres protégées appartenant à leurs collections, lorsque le support sur lequel est fixée l’œuvre n’est plus disponible à la vente ou que le format de lecture est devenu obsolète. Ces copies sont autorisées à la condition qu’elles ne visent aucun avantage commercial ou économique et dans la limite des dispositions spécifiques prévues à l’article L. 122-6-1 du présent code ou par le contrat ou la licence. »

Les députés ont fort justement adopté l’amendement 311 du groupe socialiste, instaurant une exception digne de ce nom :

« 8° Les actes de reproductions spécifiques effectuées par des bibliothèques accessibles au public, des musées ou par des services d’archive, qui ne recherchent aucun avantage commercial ou économique direct ou indirect. »

Extrait du compte-rendu analytique de la séance de mercredi soir : « 

M. Christian Paul - Le sous-amendement 311 vise à élargir l’exception spécifique prévue pour les bibliothèques. Le ministère en a en effet retenu une conception très malthusienne, la réduisant à une stricte dimension de conservation patrimoniale pour les œuvres épuisées ou n’existant plus que dans un format obsolète, alors même que la directive autorisait un champ beaucoup plus vaste. Les bibliothèques étant des services publics essentiels pour l’accès à la culture, nous aurions souhaité que sur ce point, on s’en tienne au texte exact de la directive, pour le plus grand bénéfice de tous.

M. le Rapporteur - A titre personnel, je ne verrais pas d’inconvénient à adopter ce sous-amendement, que la commission n’a pu examiner.

M. le Ministre - L’amendement 272 introduit une nouvelle exception au droit d’auteur pour permettre aux bibliothèques et aux services d’archives accessibles au public d’effectuer des copies de sauvegarde des œuvres protégées de leurs collections, « lorsque le support sur lequel sont fixées ces œuvres n’est plus disponible à la vente ou que le format de lecture est devenu obsolète ». Il s’agit, je le crois, d’un point d’équilibre, sachant que d’autres avancées auront lieu ultérieurement, notamment avec le projet de bibliothèque numérique européenne, pour lequel nous réfléchissons, avec les éditeurs et les auteurs, aux moyens de diffuser sur internet les ouvrages encore sous droits. Voilà pourquoi je suis défavorable à ce sous-amendement.

M. Frédéric Dutoit - Quant à moi, je le soutiens. En effet, l’exception prévue par le Gouvernement va de soi. Il faut en réalité y lire en creux que si l’œuvre est disponible à la vente, il n’y aura pas d’exception possible. Pourquoi refuser aux bibliothèques, qui remplissent une mission de service public, de mettre à disposition des lecteurs l’ensemble des œuvres disponibles comme elles le font actuellement ? Je regrette, Monsieur le ministre, que sur ce point, comme sur tant d’autres, vous ayez prêté une oreille complaisante à ceux qui cherchent à profiter de la révolution numérique pour modifier les règles du jeu et remettre en question le principe de la gratuité du prêt. Jusqu’à présent, les bibliothèques pouvaient s’abonner à la version papier d’un quotidien, lequel était consultable par tous. On a tendance à leur proposer aujourd’hui des versions consultables seulement sur ordinateur, ce qui permettra aux éditeurs de connaître le nombre exact de lecteurs et ainsi de facturer le service au prorata du nombre de consultations. Un marché nouveau, particulièrement juteux, s’ouvrirait ainsi pour les éditeurs, au risque de mettre à mal les finances des bibliothèques publiques et universitaires, des centres de documentation des établissements scolaires... Certaines sociétés d’auteurs et d’éditeurs n’ont jamais caché leur hostilité au prêt gratuit. Elles voient dans ce texte l’opportunité de le mettre à bas, avec l’aval du Gouvernement. Je défends donc ici l’exception au droit d’auteur, d’ailleurs prévue par la directive, pour les bibliothèques, les archives et les centres de documentation. J’ajoute que l’ensemble des députés-maires qui sont ici devraient se mettre d’accord avec l’association des maires de France qui, elle, souhaite que cette exception soit garantie.

Mme Martine Billard - Je soutiens d’autant plus volontiers que ce sous-amendement que vous concevez la transposition de la directive d’une manière particulièrement restrictive. Le Conseil Économique et social a publié un excellent ouvrage sur les droits d’auteur où figure un tableau sur les transpositions telles qu’elles ont été effectuées dans différents pays. Tous, sauf un, ont transféré l’exception pour les bibliothèques et les centres d’archives. Si on ne les imite pas, les bibliothèques et les centres d’archives devront restreindre l’accès à un certain nombre d’informations concernant les œuvres françaises...

M. François Bayrou - Eh oui !

Mme Martine Billard - ... qui seront dès lors particulièrement fragilisées. En outre, compte tenu de l’évolution des supports techniques, il faudra procéder à une réévaluation dans six mois. Je vous demande de faire un geste, Monsieur le ministre. Vous savez fort bien que les bibliothèques ou les centres d’archives ne se livreront à aucun abus.

M. Nicolas Dupont-Aignan - M. le ministre avait annoncé que ces nouvelles exceptions élargiraient considérablement la portée de ce texte, mais ce n’est pas le cas. Je souhaite qu’il se rallie à l’avis de M. le rapporteur. On ne peut pas se contenter de faire semblant d’ouvrir la porte.

M. Frédéric Dutoit et M. François Bayrou - Très bien.

M. Jean Dionis du Séjour - Nous devons nous déterminer clairement quant aux exceptions prévues par l’article 5 de la directive. L’exception y est-elle prévue pour les bibliothèques ? Oui. Les auteurs sont-ils financièrement lésés ? Non, puisque les reproductions n’entraînent aucun bénéfice économique direct ou indirect. Dès lors, qu’est-ce qui freine la diffusion du savoir et de la connaissance ? Ce sous-amendement, déjà défendu par M. Baguet lors de notre débat de la fin du mois de décembre, et soutenu par l’association des maires de France ainsi que la Fédération nationale des collectivités territoriales pour la culture, doit être adopté.

M. le Ministre - Le point d’équilibre de notre projet a été établi avec l’association des maires de France.

M. Patrick Bloche - Elle s’oppose à votre projet !

M. le Ministre - Je le répète : je suis défavorable à ce sous-amendement.

 »

Test en trois étapes

Deux des amendements examinés - les 82 et 312 des députés socialistes - concernaient un enjeu trop peu popularisé : celui du test en trois étapes.

Ce test prévoit que « Les exceptions \[...\] ne peuvent porter atteinte à l’exploitation normale de l’œuvre ni causer un préjudice injustifié aux intérêts légitimes de l’auteur. ».

Son inclusion littérale dans le code de la propriété intellectuelle est problèmatique parce qu’elle demande au juge de prendre des décisions en fonctions de paramètres économiques. Or, il n’est pas formé, et donc potentiellement pas compétent, pour cela. C’est, pour mémoire, la mauvaise application de ce triple test qui a justifié le récent arrêt dit « DVD » de la cour de cassation de Paris.

Ce test ne devrait pas figurer dans la loi. Des critères applicables par le juge devraient, au contraire, être définis par le législateur, qui devrait donc prendre ses responsabilités.

Et les droits voisins ?

Point troublant : la définition de nouvelles exceptions par le gouvernement au titre des droits d’auteur (article 1) ne trouve pas sa conséquence logique dans les droits voisins (article 2). Comment interpréter ce fait ? Oublie volontaire ? Nouvelle preuve d’une incompétence avérée sur le sujet du ministre et de son cabinet ? On penche, hélas, pour la seconde hypothèse...

mis en ligne le 12 mars 2006 par Ludovic PÉNET