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La sécurité alimentaire mondiale se détériore
Un « krach » alimentaire en 2005 est désormais probable
D’après un article de Lester R. Brown paru le 28 avril 2004
Alors que le marché mondial du pétrole est profondément perturbé avec en fonds de tableau la perspective de la raréfaction des ressources, se profile une autre crise mondiale : la crise alimentaire. Lester Brown met en évidence les facteurs rendant probable un krach alimentaire en 2005, parmi lesquels la crise de l’eau et le réchauffement climatique. Après 4 années consécutives de déficit des récoltes mondiales de grain (blé, riz, maïs, etc.), une cinquième année s’annonce, susceptible de réduire encore les stocks mondiaux et de peser sur les prix des denrées alimentaires. Pour Lester Brown, la réaction devrait être mondiale ... et s’effectuer à la vitesse du "temps de guerre".

Après quatre années consécutives de déficit dans les récoltes de grain dans le monde, où chaque année le déficit s’est creusé, il ne sera pas facile de combler le déficit qui se profile cette année. En 2003, le déficit de grain dans le monde a atteint 105 millions de tonne, soit 5% de la consommation mondiale annuelle qui s’est élevée à 1.930 millions de tonnes. Ce déficit est le plus élevé jamais atteint.

Les quatre déficits annuels consécutifs ont abaissé le niveau des stocks mondiaux à 59 jours de consommation, soit le niveau le plus bas en 30 ans. Les prix du blé et du maïs sont au plus haut sur 7 ans. Le prix du riz sont au plus haut sur 5 ans. (voir les données ici).

Les agriculteurs du monde pourront-ils combler le déficit cette année ? En plus des incertitudes habituelles dans leur activité, ils ont, cette année, à faire face à deux nouvelles tendances : la chute des précipitations et la hausse des températures ... moins d’eau, plus de chaleur. S’il se produit à nouveau un important déficit, les prix du grain poursuivront leur hausse, entraînant la hausse des denrées alimentaires dans le monde entier.

Le volume de grain à produire dont nous avons besoin cette année est énorme. Il faut tout d’abord couvrir le déficit 2003 de récolte de 105 millions de tonnes. Nous avons ensuite besoin de 15 millions de tonnes supplémentaires pour nourrir les 74 millions de personnes qui seront ajoutées à la population du monde cette année. Le grain en réserve dans le monde cette année, avant que ne débutent les récoltes, ne permettant de couvrir que 59 jours de consommation, il nous faut reconstituer les stocks à hauteur de 70 jours de consommation, niveau minimal considéré comme requis pour la sécurité alimentaire mondiale. Si nous fixons un objectif intermédiaire de reconstitution des stocks à hauteur de 65 jours de consommation, il faut néanmoins 30 millions de tonnes supplémentaires de grain.

Maintenir l’équilibre précaire entre production et consommation exigera donc cette année que les récoltes de grain augmentent de 120 millions de tonnes. Restaurer le niveau minimal de sécurité alimentaire mondial exigerait d’élever à 150 millions de tonnes le surplus de production à dégager par rapport à l’an dernier. Malheureusement les chances de parvenir ne serait-ce qu’à un surplus de 120 millions de tonnes sont de moins d’une sur dix. Une cinquième année de déficit entre production et consommation de grain est très probable. La question est de savoir quel sera le niveau de ce déficit et comment affectera-t-il les prix mondiaux des denrées alimentaires ?

Pour estimer le niveau des récoltes à venir cette année, nous disposons de plus d’informations à propos du blé que du riz ou du maïs, tout simplement parce que la récolte est dominée par le blé d’hiver de l’hémisphère nord qui a été planté l’automne dernier. Parmi les producteurs principaux, la surface plantée, comparée à 2003, est en baisse en Chine, aux Etats-Unis, en Russie et en Ukraine mais elle est en hausse en Inde et dans l’Union Européenne, avec au final peu de changement dans la surface totale plantée. Si l’on prend en compte le rétablissement prévu des rendements du blé en Europe et en Inde du fait de niveaux de chaleur et donc de sécheresse réduits par rapport à l’an dernier, la récolte 2004 de blé peut facilement croître de 35 millions de tonnes.

Parce que le riz dépend étroitement de la disponibilité de l’eau pour les rizières, la surface du secteur planté et les rendements varient peu d’une année sur l’autre. La seule augmentation significative cette année est susceptible de venir de Chine, où le gouvernement conduit un effort global destiné à renverser un déclin de quatre années consécutives des récoltes de riz, par exemple en relevant les prix officiels d’achat du riz. Les premières estimations indiquent que la récolte du riz en Chine pourrait passer de 115 à 122 millions de tonnes cette année. En tenant compte de gains modestes dans d’autres pays producteurs, une hausse de 12 millions de tonnes de la récolte mondiale de riz est envisageable.

L’estimation de la récolte mondiale de maïs utilisé pour l’alimentation commence par les Etats-Unis qui comptent pour 40% de cette récolte. La surface planté aux Etats-Unis est à peu près la même cette année que l’année dernière. Puisque la récolte du maïs US est largement dépendante du niveau des précipitations et est donc très vulnérable à la chaleur et à la sécheresse, les rendements peuvent varier considérablement. Il est peu probable que les agriculteurs américains puissent renouveler les rendements record obtenus l’an dernier. Il est toutefois possible, avec un optimisme raisonnable, d’envisager que de meilleures récoltes ailleurs dans le monde permettront d’accroître de 10 millions de tonnes la récolte 2004 de maïs.

Pour les grains mineurs - orge, seigle, avoine, sorgho et millet - où la production était tombée ces dernières années, nous présumerons une hausse de la récolte de 3 millions de tonnes.

En additionnant les estimations d’augmentation des récoltes de 35 millions de tonnes pour le blé, 12 millions de tonnes pour le riz, 10 millions de tonnes pour le maïs, 3 millions de tonnes pour les autres grains, nous obtenons une hausse de 60 millions de tonnes de la récolte totale de grain dans le monde par rapport à celle de l’année dernière. C’est une amélioration, mais nous restons 60 millions de tonnes en dessous de ce qui est nécessaire pour combler le déficit. Et si nous prenons en compte l’objectif de reconstitution même partielle des stocks mondiaux, il manquera donc 90 millions de tonnes de grain.

Comme nous l’avons indiqué plus tôt, la baisse des ressources en eau et la hausse des températures rendent plus difficile pour les agriculteurs d’augmenter la production de grain. Les ressources en eau baissent et les puits s’assèchent sous la plaine du Nord de la Chine, qui produit un tiers du maïs et la moitié du blé chinois. Il en est de même dans la plupart des Etats en Inde, y compris au Pendjab, son grenier à pain, ainsi que dans le Sud des « Grandes Plaines » et dans le Sud Ouest des Etats-Unis. De plus, dans ces trois pays, les agriculteurs voient leurs ressources en eau se raréfier encore plus pour l’alimentation des villes. Enfin, dans une douzaine de pays plus petits, les agriculteurs voient baisser l’eau pour l’irrigation du fait de l’épuisement des nappes phréatiques et de la consommation des villes.

Des températures record ou quasi record ont affecté les récoltes dans des régions productrices clés dans le monde au cours des deux dernières années. Depuis 1970, la température moyenne de la terre s’est élevée de 0,6 degrés Celsius. Trois des quatre années les plus chaudes enregistrées l’ont été pendant ces quatre dernières années, années des déficits consécutifs dans la récolte mondiale de grain. La température globale moyenne cette année sera presque certainement au-dessus de la norme (définie comme la moyenne des années 1950 - 80). Ce que nous ne savons pas encore c’est de combien cette température moyenne sera supérieure à la référence et quelles régions productrices seront le plus touchées.

Si le déficit 2004 estimé de 60 millions de tonnes se matérialise, il emmènera le monde dans des territoires inexplorés. Ou les stocks de grain perdront encore 12 jours de consommation, tombant au niveau le plus bas jamais enregistré de 47 jours de consommation mondiale, ou les prix des denrées alimentaires monteront et forceront à une réduction de la consommation - qui sera particulièrement difficile pour 3 milliards de personnes qui vivent avec moins de 2 Dollars par jour. Le déficit, en réalité, sera couvert par la combinaison d’une baisse des stocks et une hausse du prix des denrées alimentaires.

Un déficit à l’échelle projetée conduit très vraisemblablement à l’apparition d’une politique de pénurie alimentaire en 2005 du type de celle qui s’est produite au début des années 70, quand les pays d’exportation tels que les Etats-Unis ont limité leurs exportations de grain afin de limiter l’élévation des prix des denrées alimentaires domestiques.

On dispose déjà de signes avant coureurs de cette perspective. En septembre 2002, le Canada , en raison d’une moisson réduite du fait de la chaleur, a annoncé une limitation de ses exportations de blé pour assurer la satisfaction des besoins domestiques. Deux mois plus tard, l’Australie, éprouvant également une baisse de récolte du fait de la sécheresse, a limité ses exportations à ces clients traditionnels. A la mi 2003, l’Union Européenne a cessé de délivrer des certificats d’exportation de grain pendant plusieurs mois. Et en janvier 2004, la Russie a imposé une taxe à l’exportation sur le blé pour combattre la hausse du prix du pain.

Le risque est que, dans un an, la baisse des stocks de grain et la hausse des prix des denrées alimentaires déstabilisent des gouvernements dans des pays à faible revenu et importateurs de grain ainsi confrontés à une perturbation à grande échelle de leur économie . Les indicateurs de croissance économique pourraient baisser, ainsi que les grands indices boursiers ... nous amenant à nous rendre compte que notre futur économique dépendra alors d’un effort mondial pour stabiliser la population, accroître la productivité du cycle de l’eau, stabiliser le climat ... tout ceci à la vitesse du temps de guerre.


Copyright© 2004 Earth Policy Institute

Source : http://www.earth-policy.org/Updates...

Traduction française Eric Loiselet pour la « Fondation Les Temps Nouveaux »

mis en ligne le 16 mai 2004