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Energie, six contre vérités à propos d’énergie : 1er épisode
Energie : le point sur une première contre vérité
Le nucléaire assure-t-il vraiment l’indépendance énergétique de la France ?

Le débat sur l’énergie en France est encombré de présupposés et affirmations bâtis sur des approximations dommageables qui souvent confinent au mensonge. Qui d’entre nous n’a jamais été choqué par une affirmation un peu hâtive de tel ou tel orateur, par une formule choc dans un tract ou sur un site internet ? Selon la ligne de fracture traditionnelle dans les discussions sur l’énergie en France, les militants pro ou anti nucléaire se heurtent régulièrement à la prose de l’autre en s’exaspérant de ces raccourcis. Il est bien difficile de ne pas user de tels raccourcis mais l’objet de cet article est de faire le point sur quelques mensonges véritables colportés en France par les orateurs et écrits « officiels ». Le Débat national sur les énergies organisé par le Gouvernement Raffarin au printemps 2003 et les publications auxquelles il a donné lieu en ont offert une belle série d’exemples.

Devant l’ampleur de la pollution mentale qu’engendrent ces mensonges nous avons choisi d’analyser de plus près six mensonges handicapants pour une bonne compréhension des enjeux ou les plus présents dans l’actualité en ce début d’année 2004. Ils concernent l’indépendance énergétique, le nucléaire présenté comme « la » solution aux changements climatiques, l’insoutenable intermittence de l’éolien, le retraitement des déchets nucléaires, la question du chauffage électrique, et enfin la nécessité de construire un réacteur EPR. La première contre-vérité ...

Quatre des six mensonges choisis sont relatifs à l’énergie nucléaire. Ce choix comporte bien entendu une dose d’arbitraire mais ne résulte pas seulement d’un filtrage idéologique contestable : l’énergie nucléaire est de loin la question qui suscite dans notre pays le plus grand déchaînement d’affirmations erronées ou aux fondements douteux. Nous essaierons ensuite de déterminer comment de telles affirmations peuvent encore remplir les discours de nos gouvernants et les publications de l’administration française. Le premier pas vers un débat de qualité est certainement d’évacuer un certain nombre de notions parasites, ou du moins de les expliciter. Certaines des affirmations que nous qualifions ici de mensonges résultent de raccourcis trop rapides, d’autres d’un mensonge ancien et colporté sans intelligence, d’autres enfin résultent d’une perception de la réalité restée bloquée il y a quelques décennies lorsque le nucléaire français construisait sa rhétorique. Rhétorique transformée en faits immuables par intérêt, habitude ou paresse intellectuelle.

1ère contrevérité : « Le nucléaire assure l’indépendance énergétique de la France ! »

« En 1973, la France importait 76,1 % de ses ressources énergétiques et la décroissance de la production nationale de charbon était prévisible. Grâce en grande partie au nucléaire, cette part est tombée à 49,3 % en 2002. » (Livre Blanc sur les énergies présenté par Nicole Fontaine, Ministre délégué à l’Industrie le 7 novembre 2003. Page 29)

« Pourquoi en France, l’électricité est-elle majoritairement d’origine nucléaire ? » Réponse : Suite aux chocs pétroliers des années soixante-dix, les pouvoirs publics ont décidé d’accroître l’indépendance énergétique de la France. » (Extrait du site internet du débat national sur les énergies www.debat-énergie.gouv.fr. Rubrique Quizz).

Cette seconde affirmation comporte deux éléments que nous discuterons tour à tour. Tout d’abord, la France est supposée jouir d’une grande indépendance en matière d’énergie. Ensuite, le recours à l’énergie nucléaire en serait le facteur déterminant. Bref retour historique : Ce sentiment d’indépendance est à rattacher à l’histoire du développement du nucléaire en France. Vision gaulliste [gaullienne] d’indépendance stratégique avec la mise au point de la bombe tout d’abord, puis lancement d’un vaste programme électro-nucléaire à la suite du choc pétrolier de 1973. Le nucléaire est donc perçu comme élément majeur pour la position de la France comme grande puissance indépendante des Etats-Unis pour sa défense via la dissuasion nucléaire, et ensuite indépendante des importations de pétrole pour sa production d’électricité. Ce deuxième point étant immédiatement extrapolé en indépendance énergétique puisque le fait d’importer massivement le pétrole utilisé comme carburant est ignoré dans un pays où l’ensemble des problèmes énergétique est largement assimilé aux problèmes de fourniture de l’électricité.

Le taux d’indépendance énergétique est officiellement de 50%. Cependant, une telle performance dans un pays qui importe la quasi-intégralité du pétrole, du gaz, de l’uranium et du charbon qu’il consomme a de quoi étonner. Cela mérite donc que l’on y regarde de près. La méthode de calcul officielle présente en effet plusieurs limites. Le taux d’indépendance énergétique est officiellement défini et calculé comme la part des productions énergétiques « nationales » dans la consommation totale d’énergie primaire.

La première limite concerne la prise en compte de l’électricité nucléaire et hydraulique dans le bilan en énergie primaire. En effet, si l’on cherche à savoir quelle quantité de combustible importé est évitée par le recours à ces moyens de production « nationaux », il ne sert à rien de comptabiliser les quantités de chaleur perdues du fait du mauvais rendement des centrales nucléaires. La comptabilité traditionnelle de l’énergie évalue en effet bien la quantité de combustible fossile qui aurait été nécessaire mais en utilisant le rendement de la technologie considérée, 33% par exemple pour le nucléaire. Avec cette règle plus les rendements de transformation sont mauvais plus l’indépendance est forte puisqu’elle est calculée non pas à partir du service rendu (l’électricité) mais à partir de toute l’énergie dépensée, y compris celle qu’on distribue aux petits oiseaux ou qui vient réchauffer les rivières. Si le rendement du nucléaire était de 10% seulement l’indépendance énergétique de la France atteindrait 72% ! Une méthode permettant d’obtenir une image plus juste est de calculer la quantité de gaz naturel qu’il serait nécessaire d’importer pour produire avec des centrales à cycle combiné d’un rendement de 55% l’équivalent de l’électricité nucléaire et hydraulique. C’est d’ailleurs ce que propose le livre blanc « L’économie réalisée sur les importations d’énergie fossile a pu être estimée à 22 Md € en 2002 en référence à un parc électrique (virtuel) qui serait construit aujourd’hui sur la base des meilleures technologies à combustible fossile (cycle combiné à gaz) ». Mais le calcul présenté est erroné puisque en prenant le coût du gaz proposé dans ce même document et en supposant comme lui que l’ensemble du parc nucléaire serait remplacé, nous parvenons à un coût de 9 milliards seulement pour 437 TeraWattHeures (TWh) soit 161 Millions de tonnes équivalent pétrole (Mtep) de gaz naturel.

Les experts de l’association Global Chance ont refait les calculs sur cette base et obtiennent un taux d’indépendance énergétique de 36% seulement.

Contribution des différentes énergies (Mtep) : méthode officielle / méthode des importations évitées

Mtep Charbon Pétrole Gaz nat. Nucléaire Hydraulique EnR Total Production nationale 1,5 1,9 1,5 110 / 49,2 6,8 / 12,4 11,9 133,6 / 78,4 Importations 10,3 93,9 35 - 5,9 / 0 0 0 133,3 / 139,2 Consommation primaire 11,8 95,8 36,5 104,1 / 49,2 6,8 / 12,4 11,9 266,9 / 217,6

Sources : Observatoire de l’énergie / Global Chance

Nous pouvons par ailleurs remarquer que, le nucléaire n’est jamais le seul facteur d’indépendance puisqu’en le considérant comme énergie nationale, il n’explique que 60 à 80% du taux d’indépendance selon le mode de calcul retenu, le reste étant essentiellement du aux énergies renouvelables.

Mais la plus importante limite à cette méthode est qu’elle considère l’électricité nucléaire comme une énergie nationale en dépit du fait que la totalité du minerai d’uranium soit importée. Il existe bien évidemment des justifications à ce choix. D’une part, la très grande part des opérations conduisant du minerai au combustible chargé dans les réacteurs se font en France. Ces opérations générant la quasi totalité de la valeur ajoutée, on considère que l’uranium est français. D’autre part, il est possible de constituer des stocks permettant une autonomie importante pour un faible volume. Nous ne discuterons pas ici du bien fondé du critère « valeur ajoutée » mais nous bornerons à constater que l’approvisionnement en combustible nucléaire reste dépendant d’une importation physique bien réelle et que la facilité de stockage n’est pas réservée à l’uranium.

En considérant le nucléaire comme une énergie importée dans la comptabilité officielle, on obtient un taux d’indépendance énergétique inférieur à 10% ! Affirmer dans des textes ou déclarations officiels que le recours au nucléaire est le garant de l’indépendance énergétique de notre pays mériterait pour le moins des bases moins aléatoires.

(A suivre)

mis en ligne le 24 septembre 2004 par Hélène Gassin